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 L'Escalier de Noël

             

 

I

 

Cet automne-là, nous terminions les derniers travaux de jardinage : le râtelage des mille feuilles qui s'étaient entassées sur nos  terrasses, l'installation des protections hivernales pour fontaines et rosiers, le remisage du statuaire et autres mobiliers de jardin, quelques dernières transplantations et l'ajout de ces bulbes qui fleurissent au printemps.

Tout à coup! « Pin-pon, pin-pon, pin-pon, ouuuuuu, ouuuuuu, bonc, bonc, bonc ».

Une fumée noire sortait à pleins poumons de la cheminée qui crachait d'immenses flambées de rouge et de jaune, comme si elle s'était étouffée avec la première attisée dont elle avait perdu l'habitude. Restés figés sur place, nous étions aux premières loges pour observer ce feu qui faisait rage chez notre second voisin. 

Les camions de pompiers s'animaient de tous leurs gyrophares. L'un d'eux fit une courte pause devant la borne-fontaine pour qu'un pompier habillé de grosses bottes noires, d'un imperméable jaune et d'un casque à visière, puisse sauter, clef à la main, prêt à raccorder les boyaux qu'un autre jetait dans la rue.  

La nacelle s'arrêta à côté du brasier et deux pompiers y montèrent. Le premier manoeuvrait le mat qu'il déploya pour s'approcher de la cheminée qui crachait toujours comme un volcan; le second pointait sa lance, prêt pour le premier assaut... il ne manquait que l'eau! Tout s'exécutait si vite!... comme l'entrée d'une troupe de danseurs qui transforme une scène déserte en un tourbillon de mouvements les plus minutieusement orchestrés.

D'une longue rotation au-dessus de la borne-fontaine, la clef du pompier fit gonfler le boyau plat qui venait tout juste d'y être raccordé, et nous suivions des yeux ce puissant renflement qui accourait pour combattre le feu.

Une épaisse bruine d'eau sortit de la lance pour refroidir  la cheminée qui s'est mise à tousser quelques gros nuages noirs. Puis, les flammes disparurent et cédèrent la place à d'immenses nuages gris qui s'éclaircirent jusqu'au blanc, en perdant toute allure menaçante. 

L'incident terminé, tout fut vite ramassé et, après un long moment, l'émotion se dissipa tranquillement avec la fumée.

  

II

 

Ce jour-là, la pause syndicale, sur le banc de la Terrasse Champlain, fut devancée, mais l'habituel bavardage qui l'animait s'était transformé en un long silence.

— C'est toujours bouleversant d'assister à un tel drame, dis-je.

— Quand je pense que ça pourrait arriver ici, j'en tremble de peur!

La souris au pouce vert était visiblement bien inquiète et pour la rassurer, je la serrai fort contre moi et je lui donnai un gros bec juste au milieu du front pour chasser toutes les rides que la peur avait fait apparaître.

— Rassure-toi, cela ne pourra pas nous arriver.

— J'aimerais tant que tu aies raison, dis-moi vite pourquoi un tel malheur ne pourrait pas nous arriver.

— Mais parce que j'ai lu le livre qu'il fallait.

— Qu'est-ce qu'un livre vient faire là-dedans?

— Mais voyons, les livres peuvent tout nous apprendre sur la façon de nous protéger.

— Ne me fais pas attendre comme ça, dis-moi quel est ce livre que tu as lu.

— Le Petit Prince!

— Je savais que tu me faisais marcher; il n'y a pas de feu dans « Le Petit Prince ».

Non, mais le petit prince ramone ses trois volcans, même celui qui est éteint, et moi j'ai fait ramoner nos quatre cheminées. Rassurée maintenant?

— Ce n'est pas gentil de me taquiner comme ça avec tes devinettes; tu aurais dû me le dire tout de suite!

Ma souris au pouce vert me fait souvent penser à la rose du petit prince. Elle aussi ne manque jamais l'occasion de me donner une correction lorsqu'elle s'est mise elle-même à la gêne. Je ne veux pas dire qu'elle agit par vanité, c'est plutôt l'indomptable impatience qui l'envahit lorsqu'elle se sent inquiète qui en est la cause.

Un jour, j'avais reçu l'une de ses fausses corrections, et fort heureusement, j'étais dans de bonnes dispositions, au lieu de me fâcher, ça me faisait rire de joie en dedans. Son petit défaut m'était apparu si mignon et candide que j'avais immédiatement compris que la souris ne me voulait aucun mal véritable. Je l'aimais si fort, exactement comme elle était, et son petit défaut faisait maintenant partie de son charme.

 

III

 

Mes paroles, même reçues avec critique, l'avaient complètement rassurée et maintenant la souris au pouce vert se souvenait d'un autre incendie. Elle me dit :

Ça me fait penser à une souris qui était très instruite et qui travaillait à la recherche dans un de ces mystérieux laboratoires secrets que renferment les grandes universités.

Le travail de recherche est très exigeant et même un soir de la veille de Noël, elle était restée pour terminer des expériences qui ne pouvaient pas être remises à plus tard.

À travailler comme cela, elle avait perdu tout contact avec le monde extérieur et même Noël était devenu un jour comme tant d'autres qu'elle avait sacrifiés au profit de la science.

Ce soir-là, à minuit, la souris quitta son laboratoire pour se rendre à son bureau. Elle appela à la maison pour souhaiter un joyeux Noël et demander de ne pas l'attendre. Elle pensait rentrer dans quelques heures, lorsqu'elle aurait terminé.

En retournant à son travail, elle vit que le corridor était rempli de fumée qui sortait de la porte de son laboratoire! Elle ouvrit la porte...Le brûleur à gaz qui servait à son expérience s'était renversé et les produits chimiques brûlaient toujours sur le comptoir.

 

Le plus étonnant, c'était le tout petit camion à nacelle et ses six petits pompiers de bois qui combattaient bravement l'incendie!

La souris de laboratoire en avait le souffle coupé, car elle le connaissait bien ce camion! Ce jouet qu'elle avait reçu en cadeau lorsqu'elle était enfant, à la fête de Noël, elle l'utilisait maintenant comme appui-porte, lorsqu'elle devait s'absenter pour un court moment.

À cette époque, l'incident a bien fait parler de lui dans le monde des souris, mais pas dans le monde des scientifiques qui ne publient que de grandes découvertes, même s’ils ne savent pas encore à quoi cela servira!

Je ne sais pas pourquoi, mais le feu de cheminée chez le voisin m'a rappelé cette histoire.

 

IV

 

La nacelle de pompiers avait-elle aussi deux échelles accrochées sur ses côtés et une plaque d'immatriculation portant le numéro 1978, demandai-je aussitôt?

— Oui, pour les échelles, mais je ne suis pas certaine pour la plaque, comment sais-tu cela?

— Les pompiers étaient-ils numérotés de 1 à 6, avec un numéro en avant, en arrière et de chaque côté?

— Oui, mais arrête, tu me fais peur, comment sais-tu cela? Seules les souris sont supposées être au courant de cette histoire.

— N'aie pas peur, je vais t'expliquer. C'est merveilleux! Tu as retrouvé l'escalier de Noël. Ça se passait en 1978, c'est une très belle histoire, tu vas voir. Je me mis à lui raconter cette histoire que j'avais moi-même vécue.

  

V

 

À cette époque, ma petite princesse avait six ans et son petit frère, le petit prince de la maison, en avait quatre. Elle était une adorable fillette que la vie allait transformer en merveilleuse petite ballerine de madame Black, puis en rat de conservatoire pour souffler au-dessus d'une flûte argentée en la  secouant d'un étrange tapotement des doigts, qui fait couler les plus belles mélodies.

Bien plus tard, elle se transformerait en souris de laboratoire, tellement absorbée par ses recherches qu'elle arriverait même à en oublier la petite danseuse et la petite flûtiste qu'elle avait été un jour. 

J'avais acheté une vieille demeure centenaire, pour une bouchée de pain, mais il fallait tout rebâtir tant elle avait été délaissée. Je l'avais affectueusement appelée le « château Brook » pour tenter de garder à la mémoire son riche passé qui désormais était menacé de ruine. 

J'avais commencé une rénovation en solidifiant les fondations à la cave. Les madriers qui avaient servi pour refaire les coffrages avaient été transformés en escalier de cave, car l'ancien qui était dans un état trop fragile n'avait pas survécu aux travaux de restauration. Il ne restait que quelques retailles de bois que j'avais obtenues en taillant ce nouvel escalier et je les avais empilées dans un coin de la cave.

 

 

VI

 

Cette année-là, à l'Action de Grâces, j'avais tellement envie de fêter et de dire merci pour ce début si modeste qui m'offrait le plus beau projet qui puisse exister, construire un véritable « chez-soi ». 

Les difficultés que je rencontrais à cette époque ne prenaient pas la forme de problèmes, elles faisaient partie du défi quotidien que j'étais certain de pouvoir affronter. 

L'achat de la maison, le coût des rénovations et une longue grève au travail avaient complètement épuisé mes ressources financières et je savais qu'il n'y aurait pas un seul sou pour faire des cadeaux à Noël, mais là aussi, j'étais confiant et heureux.

Ma petite princesse avait aussi le goût du défi et, malgré qu'elle n'avait que six ans, elle nourrissait déjà l'ambition de devenir l'un de ces courageux pompiers, toujours prêts à risquer leur vie pour combattre les pires incendies et sauver la vie d'innocentes victimes. Chaque jour, elle observait leurs moindres gestes qui lui étaient dévoilés par l'entremise de la caméra de télévision.

 

Cette même année, avec l'étroite collaboration de ma petite princesse, j'entrepris la rédaction de la lettre au Père Noël. J'ai commencé en confirmant à quel point mes enfants avaient été sages. Puis, j'écrivis ce que ma petite princesse me dictait. Elle souhaitait recevoir un camion de pompiers en cadeau et elle insista pour que je répète un « pompier », pas une « poupée ». Pour mon petit prince, le choix était plus large, il serait heureux de recevoir soit un camion de construction, ou soit une pépine, pour pouvoir m'aider dans mes travaux de rénovation, bien entendu.

 Après avoir posté la lettre, un affreux doute m'envahit. J'étais presque certain d'avoir inscrit notre ancienne adresse, par habitude?

  

VII

 

Il ne restait pas assez de temps pour qu'une autre lettre puisse rejoindre le Père Noël et qu'il puisse connaître notre nouvelle adresse. Je n'avais pas d'argent pour acheter moi-même ces cadeaux, afin de réparer mon erreur, et je ne savais pas quoi faire!

Heureusement la solution était là, juste sous nos pieds. Un jour je descendis à la cave, j'aperçus les retailles de l'escalier. J'ai attentivement mesuré chacun des bouts de bois et il y en avait juste assez pour fabriquer un camion de pompiers et une pépine.

 

  

VIII

 

Il n'y avait pas une minute à perdre. D'abord, il fallait coucher les enfants plus tôt, leur raconter une histoire et leur donner un bisou et une grosse caresse. Je leur avais expliqué que je descendais à la cave pour terminer mes travaux de rénovation, pour ne pas éveiller leur curiosité s'ils entendaient le bruit de mon banc de scie, de ma grosse perceuse à colonne ou de mon tour à bois, avant de s'endormir.

Les retailles de l'escalier se transformèrent en de magnifiques jouets de bois et personne n'aurait pu deviner cette humble provenance, une fois que la couche finale de peinture leur fut appliquée.

 

 

Tout était enfin prêt pour le 24 décembre. Au rituel du dodo, nous avions ajouté le traditionnel biscuit laissé dans une assiette, à côté du verre de lait, pour le Père Noël. Cette année-là, ma petite princesse s'était empressée d'ajouter des carottes crues qu'elle avait mises à côté de l'assiette, en nous expliquant qu'il ne fallait pas oublier les rennes!

Les enfants s'étaient endormis avant même que je n'aie le temps de finir mon histoire, tellement ils étaient épuisés par toute l'excitation de l'attente de Noël.

J'en avais profité pour sortir les cadeaux de leur cachette à la cave et je les avais placés sous le sapin tout illuminé et décoré de morceaux de mais soufflé que nous avions enfilés en longue guirlande.

Puisque je savais que le Père Noël n'avait pas notre bonne adresse, je mangeai le biscuit, bus le lait, et fis disparaître les carottes pour les rennes. Nous n'avions pas non plus à attendre jusqu'à minuit pour ouvrir les cadeaux, et le dépouillement fut devancé de quelques heures, afin qu'après la messe de minuit, il ne reste qu'à coucher les enfants.

J'avais donc réveillé les enfants vers dix heures en leur annonçant que le Père Noël était passé. Ils étaient descendus par le grand escalier, à demi endormis, en se frottant les yeux pour les encourager à rester bien grand ouverts.

Le papier d'emballage fut déchiré à une rapidité exemplaire et les enfants se mirent à jouer, chacun de leur côté, avec leurs nouvelles étrennes, dans une grande joie qui dût quand même capituler devant la fatigue qui les avait laissés endormis sur le plancher, juste devant le sapin qui savourait son triomphe en brillant de ses mille feux.

 

IX

 

La chaleur qui se dégageait du sapin augmentait graduellement et devint si intense qu'une première branche se mit à fumer, puis fit jaillir des flammes qui se répandirent vite à toute la maison.

Sur le coup de minuit, la nacelle de pompiers s'anima et chacun des six pompiers se mit à combattre l'incendie. Certains arrosaient du plancher, d'autres montaient dans leurs échelles pour être mieux positionnés pour éteindre le mobilier, et le bras de la nacelle avait été complètement déployé pour combattre les flammes qui rejoignaient le plafond.

Ce n'est qu'après de longues heures de dur combat que l'incendie fut maîtrisé et le froid glacial de décembre avait transformé la vieille maison sinistrée en véritable château de givre. Le plafond et la toiture partis en fumée laissaient voir mille étoiles qui brillaient dans le noir de la nuit.

 

 

La plus minuscule d'entre elles filait vers le jardin et, juste avant qu'elle s'enfonce dans un épais banc de neige, un petit prince au charme fou sauta près de ma petite princesse. S'il ne l'avait pas aperçue à la toute dernière minute, il n'aurait sans doute pas eu le réflexe de sauter pour lui venir en aide et il se serait écrasé avec sa petite étoile.

  

 

Il prit dans ses bras celle qui venait de lui sauver la vie, sans même s'en rendre compte, et la rapprocha  de la cheminée où quelques bûches s'étaient rallumées. Elle respirait encore. Il la déposa dans son manteau, près de l'âtre, et se mit à nourrir le feu de tout ce qu'il pouvait trouver, un barreau de chaise, un morceau de cadre de porte, un bout de marche. Il fit un feu si intense pour la réchauffer et la ranimer que tout le givre sur la maison se mit à fondre, et c'est à ce moment qu'une goutte d'eau effleura la joue de ma petite princesse qui se réveilla doucement et ouvrit les yeux.

 

 

Ma petite princesse pouvait voir ce ciel plein d'étoiles qui venait tout juste de lui envoyer un flocon de neige qui fondait sur le bout de son nez; elle se sentait si bien emmitouflée et si joyeuse d'entendre les cloches sonner à pleine volée. Elle n'avait pas encore regardé celui qui la portait, et elle parut si surprise lorsqu'après avoir senti un tendre baiser sur le front, elle leva les yeux pour voir son papa qui la portait et lui disait : « Tu ne dors plus, ma petite princesse, je crois que tu as fait un très joli rêve, car tu avais un si joli sourire dans ton sommeil; j'espère que tu ne rêves pas déjà au prince charmant qui viendra t'enlever à moi ».

 

(clique sur l'image pour entendre les cloches)

 

J'avais ri, et elle aussi, juste avant de rentrer dans l'église qui était tout illuminée pour fêter la naissance de l'enfant Jésus. Tout était si beau! L'orgue, les cantiques, les enfants de chœur avec leurs petites soutanes rouges, et la crèche au milieu d'une petite forêt de sapins. Ma petite princesse se rendormit dans mes bras et tout était si féérique que je me demandais si le lendemain matin elle pourrait faire la différence entre son doux rêve et ce qu'elle avait vu avec ses yeux tout éblouis. 

Fin

En cherchant un moyen pour ne pas décevoir les petits rêves de mes enfants, j'avais endossé le rôle du Père Noël, et j'avais découvert ce secret :

« Noël, c'est aussi ce rêve d'enfant, qui nourrit toutes nos réalités. »

Les jouets fabriqués avec l'escalier de Noël existent encore, 25 ans après ce merveilleux Noël.

La pépine fait toujours la fierté de son premier propriétaire.

La propriétaire du pompier, devenue adulte, l'a perdu lors d'un déménagement... mais heureusement, c'est celui qui l'avait fabriqué qui l'a retrouvé, l'a restauré, l'a repeint, et l'a offert une deuxième fois, à la même personne, en cadeau de Noël.

 

 

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